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Swiss Observer

Neutralité à l’épreuve : la Suisse va interdire le GNL russe et étendre les restrictions commerciales visant l’Ukraine

Dans une double décision politique qui reflète la complexité de sa position en matière de neutralité, la Suisse reprendra l’interdiction de l’UE sur les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe, tout en inscrivant dans la loi des restrictions commerciales sur les biens exportés vers l’Ukraine et susceptibles d’être utilisés dans le conflit.

Neutralité à l’épreuve : la Suisse va interdire le GNL russe et étendre les restrictions commerciales visant l’Ukraine
AISWI swissinfo.ch

La Suisse mène une manœuvre diplomatique à haut risque qui souligne la nature rigide et souvent controversée de sa neutralité. Dans une décision qui façonne le paysage géopolitique de 2026, le Conseil fédéral a simultanément porté un coup aux ressources financières de guerre de Moscou et inscrit dans la loi des barrières commerciales contre Kyiv. Le paradoxe de la neutralité suisse à l’œuvre : pour punir l’agresseur, il faut aussi restreindre la victime.

Alors que l’adoption, très médiatisée, du 19e train de sanctions de l’Union européenne vise les revenus énergétiques du Kremlin, un changement juridique intérieur moins visible, mais plus controversé, est en cours. Le gouvernement entend formaliser des restrictions qui empêchent des biens essentiels à double usage de parvenir en Ukraine. Cette double approche révèle un gouvernement aux prises avec son identité, désireux de s’aligner sur les valeurs occidentales face à l’agression, mais entravé par une interprétation constitutionnelle de l’« égalité de traitement » qui interdit de favoriser l’un des camps d’un conflit armé, même lorsque l’asymétrie morale est flagrante.

Embargo énergétique : couper l’approvisionnement russe en gaz

À partir du 25 avril 2026, le robinet sera complètement fermé. La Suisse s’est engagée à interdire totalement l’achat et l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) russe, une mesure décisive destinée à tarir les flux financiers qui alimentent la machine de guerre de Vladimir Poutine. Il ne s’agit pas d’une demi-mesure, mais d’un alignement complet sur le 19e train de sanctions de l’UE, qui montre que la neutralité suisse n’équivaut pas à une complicité économique.

L’interdiction vise le cœur même de l’économie russe d’exportation. En fermant l’accès au marché suisse, lucratif, le Conseil fédéral entend réduire les recettes qui financent « de manière significative » le conflit en cours. Une période transitoire permettra de mettre fin aux contrats à long terme existants jusqu’à la fin de 2026, mais le message est immédiat et irréversible. En outre, l’étau financier se resserre au-delà du secteur énergétique : de nouvelles interdictions visent désormais les transactions portant sur des cryptoactifs libellés en roubles, refermant les voies de contournement numériques souvent utilisées pour échapper aux blocus occidentaux.

Dommages collatéraux : le blocage de l’aide à l’Ukraine

Alors que le Kremlin fait face à un étranglement économique, Kyiv se heurte à un mur bureaucratique à Berne. Le gouvernement suisse estime que le « principe d’égalité de traitement » ne lui laisse pas d’autre choix que de restreindre les exportations de biens liés à la guerre vers l’Ukraine, comme il le fait pour la Russie. Ce blocus va bien au-delà des armes létales. Des équipements essentiels de défense et de logistique, notamment des casques, des gilets pare-balles, des filets de camouflage, du carburant d’aviation et des produits chimiques, sont pris dans les mailles du filet de la neutralité.

Les critiques dénoncent un carcan que la Suisse s’impose à elle-même. Jörg Künzli, professeur de droit reconnu à l’Université de Berne, affirme que le gouvernement refuse d’accorder les dérogations nécessaires. Selon lui, la Suisse pourrait interpréter la neutralité de manière justifiable à la lumière de la Charte des Nations Unies, en limitant strictement les sanctions aux exportations d’armes tout en autorisant l’acheminement de biens défensifs et à double usage vers la victime de l’agression. Le Conseil fédéral reste toutefois inflexible, privilégiant une cohérence juridique rigide qui revient, dans les faits, à pénaliser l’Ukraine pour s’être défendue.

Du décret d’urgence à la loi permanente

Depuis quatre ans, le Conseil fédéral s’appuie sur des pouvoirs d’urgence pour maintenir cet équilibre délicat. Le gouvernement entend désormais inscrire ces mesures temporaires dans le droit permanent. Ce tournant législatif marque une étape décisive de la politique étrangère suisse : la gestion ponctuelle d’une crise se transforme en une doctrine codifiée de non-alignement, susceptible de lier les mains de la Suisse pendant des décennies.

Le projet de loi, actuellement soumis à consultation publique, vise à pérenniser l’embargo contre l’Ukraine parallèlement aux sanctions contre la Russie. Cet ancrage juridique se heurte toutefois à une opinion publique volatile. Des sondages récents indiquent que la population suisse est de plus en plus disposée à soutenir l’Ukraine, non seulement par une aide humanitaire, mais aussi par une assistance militaire. À mesure que la consultation avance, le décalage entre le juridisme rigide du gouvernement et la position morale de la population sur la guerre menace de déclencher une vive bataille politique intérieure.