Politique
La cour genevoise suspend provisoirement l’interdiction des maillots de bain couvrants dans les piscines publiques
Une cour cantonale genevoise a suspendu une interdiction controversée des maillots de bain couvrants, comme les « burkinis », en vigueur dans les piscines publiques depuis mai. Cette décision provisoire permet à nouveau de porter des maillots de bain à manches longues, le temps que la cour examine la légalité de l’interdiction adoptée par le Grand Conseil en mars.

Le paysage juridique genevois vient de changer sous les pieds des législateurs cantonaux: la cour cantonale a de fait gelé une interdiction controversée des maillots de bain couvrant tout le corps. Cette suspension spectaculaire signifie que, pour l’instant, le « burkini » et d’autres tenues aquatiques à manches longues sont à nouveau autorisés dans les piscines publiques. L’intervention de la cour vise une loi entrée en vigueur le 30 mai, qui interdisait tout maillot de bain descendant au-dessous des genoux ou couvrant les bras. Les juges tirent la sonnette d’alarme: appliquer une telle interdiction en plein cœur de l’été pourrait causer un « préjudice irréparable » aux personnes qui comptent sur ces installations pour favoriser leur intégration sociale et se protéger de la chaleur. En donnant la priorité à l’accès immédiat aux piscines plutôt qu’à l’application d’une mesure idéologique, la cour a indiqué que le droit de profiter des eaux rafraîchissantes de la ville l’emportait sur la mise en œuvre immédiate de règles vestimentaires restrictives. Il ne s’agit pas d’une simple pause, mais d’un sérieux désaveu judiciaire d’une politique qui, selon ses détracteurs, exclut des populations vulnérables de l’espace public.
Une coalition défie le Grand Conseil
Une coalition impressionnante de 29 organisations diverses a réussi à faire plier le pouvoir judiciaire genevois. Réunie sous la bannière de la « Coordination pour une baignade inclusive », cette alliance sans précédent rassemble des organisations de défense des personnes requérantes d’asile, des mouvements féministes et des groupes LGBTIQ+ pour faire abroger ce qu’elle qualifie de politique discriminatoire. Si l’adoption de l’article 5 par le Grand Conseil en mars visait officiellement les symboles religieux, la coalition estime que la portée de la loi est dangereusement large et qu’elle touche aussi les personnes qui se couvrent pour des raisons médicales ou pour se protéger du soleil. C’est une bataille de chiffres et de nerfs: 29 groupes face à un seul acte législatif qui, selon eux, cible les femmes musulmanes sous couvert de neutralité. Leur recours met en lumière les tensions croissantes dans la société suisse, où la promotion de la laïcité se heurte à une revendication moderne et intersectionnelle en faveur de l’autonomie personnelle. En prêtant l’oreille à cette voix collective, la cour marque un tournant pour l’engagement de la société civile dans le canton.
Les communes se rebellent contre les empiètements du canton
Cinq grandes communes se rebellent ouvertement contre le canton, transformant un débat culturel en crise constitutionnelle autour de l’autonomie locale. Vernier, Carouge, Lancy, Meyrin et la Ville de Genève ont toutes engagé des démarches juridiques contre la mesure. Ces autorités communales estiment que le canton outrepasse ses compétences et prive les villes de leur droit de gérer leurs propres espaces publics et leurs relations avec la population. Cette fracture interne dans la structure politique suisse est rare et importante. Alors que le Grand Conseil cherche à appliquer la laïcité de manière uniforme, ces cinq centres de la vie quotidienne défendent une approche de la gouvernance plus pragmatique et inclusive. La tension est palpable: d’un côté, un organe législatif déterminé à imposer une vision particulière de l’identité suisse; de l’autre, les villes mêmes qui doivent faire fonctionner cette société au quotidien. L’issue de ce bras de fer entre compétences pourrait redéfinir pour des décennies les limites du pouvoir communal à Genève.
La laïcité se heurte à la liberté individuelle
La Suisse fait face à un moment décisif, alors que le principe de laïcité, soit la neutralité de l’État en matière religieuse, se heurte au droit fondamental à l’expression personnelle. Genève a longtemps considéré la foi comme une affaire privée, mais cette interdiction a fait entrer cette question dans l’espace très public et très visible des piscines. La récente décision de la cour reconnaît qu’il ne s’agit pas seulement de religion, mais aussi de santé, de pudeur et de la liberté fondamentale de choisir sa tenue. Alors que la procédure judiciaire se poursuit en vue d’un jugement définitif, toute la Suisse a les yeux rivés sur Genève. Le canton maintiendra-t-il une interprétation rigide de la laïcité, au risque de marginaliser certaines communautés, ou évoluera-t-il vers une « neutralité pluraliste » qui fait une place à la différence? Les enjeux sont considérables. Cette affaire fera jurisprudence quant à la manière dont les villes suisses concilient les valeurs traditionnelles avec la réalité d’une population diverse et mondialisée. Pour l’instant, les piscines restent ouvertes à toutes et à tous, mais les débats idéologiques restent très agités.