Actualité suisse
Le Tessin se mobilise contre les féminicides après plusieurs meurtres
Environ 200 personnes se sont rassemblées à Bellinzone pour protester contre les violences faites aux femmes, après que deux des cinq féminicides recensés en Suisse cette année ont eu lieu dans le canton du Tessin. Les organisatrices et organisateurs appellent à une plus grande prise de conscience au sein de la société et à des mesures pour lutter contre les violences fondées sur le genre.

Le Tessin est sous le choc. Dans un élan de deuil collectif et de colère, près de 200 personnes ont envahi mardi soir la Piazza Governo, à Bellinzone, pour exiger que cessent immédiatement les violences qui bouleversent leurs communautés. La cause de cette mobilisation citoyenne est incontestable et alarmante : sur les cinq féminicides recensés en Suisse depuis le début de l’année, deux ont eu lieu dans le canton du Tessin. Cette concentration disproportionnée de violences a fait du canton méridional l’épicentre d’une crise nationale.
Organisé par le collectif féministe Io l’8 ogni giorno (« Je lutte chaque jour »), le rassemblement ne s’est pas contenté de rendre hommage aux victimes, il a exigé que les responsables rendent des comptes. Des manifestantes et manifestants se sont tenus côte à côte avec des membres du Grand Conseil, rapprochant ainsi la rue des lieux de pouvoir. Le message de Bellinzone est clair : le statu quo est meurtrier. Alors que la session parlementaire mensuelle se tenait à proximité, les personnes mobilisées ont fait entendre leur voix jusque dans les murs du législatif, transformant un rassemblement local en moment clé du débat suisse sur les questions de genre. L’urgence est palpable : le Tessin ne demande plus le changement, il le réclame à grands cris.
Une liste glaçante : 129 vies perdues
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques, ils sont le réquisitoire d’un échec systémique. Pendant le rassemblement, les organisatrices et organisateurs ont lu à voix haute une liste accablante de 129 dates, lieux et âges, correspondant à toutes les femmes tuées en Suisse depuis le début de l’année 2020. Cette énumération implacable, confirmée par la plateforme nationale Stopfemizid.ch, met en lumière une réalité brutale qui contredit la réputation internationale de sécurité de la Suisse. Si le taux de criminalité global reste faible, les chiffres sur la violence domestique racontent une histoire radicalement différente et bien plus sanglante.
La Suisse peine durablement à endiguer les violences fondées sur le genre. La lecture de ces 129 noms rappelle de manière glaçante que la prise de conscience progresse, mais pas la sécurité. La récente hausse au Tessin n’est pas un cas isolé, mais s’inscrit dans la continuité d’une tendance meurtrière qui dure depuis plus de cinq ans. En donnant la mesure de ces pertes à voix haute, les militantes et militants font sortir les victimes de l’anonymat et obligent le public comme les responsables politiques à affronter l’ampleur du massacre. Cette crise se mesure dans les cimetières, et le bilan continue de s’alourdir sans que rien ne l’arrête.
Des proches confrontent le « monstre »
Le réquisitoire le plus poignant de la soirée est venu non pas d’une élue, mais de la fille d’une femme assassinée onze jours plus tôt. Dans un témoignage qui a réduit la place au silence, elle a déclaré que sa mère avait « épousé le monstre », persuadée de faire le bon choix. Ces mots puissants font voler en éclats le mythe selon lequel les victimes seraient en quelque sorte complices ou naïves : ils placent clairement la responsabilité sur les auteurs des violences et sur la société qui les protège.
L’intervenante a vivement critiqué le système éducatif et les normes sociales qui continuent à définir les femmes par leurs relations avec les hommes. Elle a fait valoir que les filles apprennent encore à se valoriser avant tout comme épouses, mères ou partenaires, plutôt que comme personnes autonomes. Évoquant la couverture des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, elle a relevé que même les médaillées d’or sont réduites à des « mères gagnantes » ou à des « épouses ». Cette réduction culturelle, a-t-elle estimé, nourrit le sentiment de toute-puissance qui sous-tend le féminicide. Tant que la société, et en particulier les écoles, n’enseignera pas aux filles qu’elles ont une valeur intrinsèque, indépendamment de leur rôle social, le cycle de la violence ne sera pas brisé.
Responsabilité des médias et action politique
Les mots comptent, et les médias suisses sont critiqués pour ne pas employer les termes appropriés. Des militantes et militants ont vivement dénoncé des médias qui ont décrit comme un simple « incident sanglant » un meurtre récent, dans lequel une femme a été tuée par son mari. Ce langage euphémisant édulcore la violence et occulte la dimension de genre du crime. « Tout commence par un changement de langage », a affirmé une membre d’Io l’8 ogni giorno. La demande est simple : appeler les choses par leur nom, un féminicide. Refuser de nommer le problème revient à s’en rendre complice et entrave la compréhension du public ainsi que la réponse politique.
La pression politique s’intensifie. Le Conseil communal de Bellinzone ne peut plus ignorer les violences qui se déroulent à ses portes. L’alliance de gauche Unità di Sinistra a officiellement interpellé la Municipalité pour savoir s’il existe des protocoles spécifiques pour traiter les cas de violence domestique. Elle demande que le personnel communal suive une formation obligatoire afin de repérer les signes avant-coureurs avant que la situation ne dégénère mortellement. Alors que le nombre de victimes augmente, l’époque où l’on pouvait détourner le regard est révolue : les institutions tessinoises sont désormais averties, et toute négligence suscitera l’indignation publique.