changement climatique
L’été record laisse à la Suisse une lourde facture environnementale et économique
L’été record, chaud et sec, qu’a connu la Suisse a eu des conséquences qui dépassent les records de température : baisse du niveau des lacs, prolifération de la végétation aquatique, dégâts écologiques et lourdes pertes agricoles. Cet article met en relation les statistiques climatiques et leurs effets sur les communautés, les agriculteurs et les écosystèmes.

La température moyenne de la Suisse entre juin et août s’est élevée à 17,2 °C, un record depuis le début des mesures en 1864. Ce chiffre dépasse de 0,4 °C le précédent record estival, établi en 2003, et de 3,4 °C la norme de 1991 à 2020. La chaleur s’est ajoutée à une sécheresse qui sévissait déjà dans le pays au printemps, laissant peu de marge de récupération aux communes, aux exploitations agricoles et aux cours d’eau.
Le 30 juillet, le mercure a atteint 39,7 °C à Bâle-Binningen, égalant la température la plus élevée jamais mesurée au nord des Alpes. Biasca, au Tessin, a atteint 39,2 °C, tandis que Scuol, dans les Grisons, a enregistré 35,1 °C à 1304 mètres d’altitude. Trente des quelque 160 stations automatiques de MétéoSuisse ont enregistré de nouveaux maxima journaliers. La Suisse a également connu 50 nuits tropicales, durant lesquelles les températures restent supérieures à 20 °C.
La chaleur a bouleversé le quotidien. Les personnes âgées ont subi un stress prolongé pendant les nuits chaudes, les agriculteurs ont travaillé malgré les restrictions d’eau et la hausse des coûts d’irrigation, et les entreprises qui dépendent de l’état des lacs et des rivières ont été confrontées à des conditions moins favorables. Ces données météorologiques décrivent bien plus qu’une saison exceptionnelle. Elles mettent à l’épreuve des systèmes conçus pour des étés plus frais, des approvisionnements en eau fiables et des conditions de culture prévisibles.
La chaleur des lacs bouleverse l’écologie des eaux suisses
La température moyenne des eaux de surface du Léman a atteint 24 °C en août, soit 3,5 °C de plus que la moyenne de 1991 à 2020. Le réchauffement a aussi touché les couches plus profondes, où les températures ont augmenté d’environ 1 °C. Dans le port de Genève et aux abords de Collonge-Bellerive, les plantes aquatiques se sont développées si rapidement que les équipes cantonales ont dû intervenir presque chaque jour pour dégager les voies de navigation et les zones de baignade.
Cette croissance s’est accompagnée de changements écologiques plus vastes. Le personnel a signalé davantage de poissons et d’oiseaux aquatiques morts que les années précédentes. Des algues filamenteuses ont formé des masses gélatineuses le long des rives, tandis que des alertes concernant les cyanobactéries ont été émises pour le Léman et le lac de Neuchâtel. Certaines cyanobactéries peuvent produire des toxines dangereuses pour les chiens. Les personnes qui se baignent ont également signalé davantage de rencontres avec les « puces du canard », de petits organismes qui peuvent irriter la peau.
L’eau chaude modifie les espèces qui peuvent prospérer. Les poissons d’eau froide, comme les corégones et les ombles chevaliers, sont en recul, tandis que les silures et les perches sont plus fréquents. Des méduses d’eau douce, introduites en Europe avec des plantes aquatiques il y a plus d’un siècle, sont apparues périodiquement dans les lacs Léman, de Constance, de Zurich et de Lugano. Elles sont inoffensives, mais leur présence illustre la rapidité avec laquelle les conditions lacustres peuvent évoluer lorsque la chaleur persiste.
Foin, troupeaux et récoltes : les agriculteurs font les comptes
Les pertes agricoles liées au climat en Suisse sont estimées à 522 millions de francs. Selon l’Union suisse des paysans, les dommages dépassent le coût de la canicule de 2003. Les pâturages alpins asséchés ont contraint les agriculteurs à redescendre plus tôt avec leur bétail et à puiser dans leurs réserves de foin d’hiver, réduisant les stocks de fourrage avant même le début de la saison froide.
La réponse de la Confédération a notamment consisté en un paquet de soutien de 70 millions de francs pour l’agriculture et les forêts. Les autorités ont également libéré jusqu’à 16 000 tonnes de stocks obligatoires de fourrage et suspendu les droits de douane sur le foin et l’ensilage importés. Certains agriculteurs ont importé du foin du Canada. Ces mesures ont atténué les pénuries immédiates, tout en révélant le coût du maintien de la production animale durant un été où l’herbe a cessé de pousser dans les pâturages de montagne.
La pression s’est également fait sentir dans les abattoirs. Selon les données de Proviande citées par l’Office fédéral de l’agriculture, 10 275 vaches de plus ont été abattues entre juin et août que pendant la même période l’année dernière, soit une hausse de 45 %. Les pénuries de fourrage auraient contribué à cette augmentation.
Les rendements agricoles devraient diminuer dans plusieurs régions. Les agriculteurs ont également dépensé davantage pour l’irrigation, le carburant et la main-d’œuvre. La baisse de la production et la hausse des coûts devraient faire grimper les prix de produits tels que le lait et les pommes de terre, transférant une partie de la facture de la sécheresse aux ménages et aux entreprises alimentaires.
Des rivières surchauffées, des poissons privés d’oxygène
Le 14 juillet, l’Aar a atteint 24,82 °C à Berne, tandis que des dizaines de ruisseaux se sont asséchés sur le Plateau et dans les Préalpes. Les faibles débits ont accéléré le réchauffement des rivières et réduit la quantité d’oxygène disponible pour les poissons. Plusieurs cours d’eau ont battu des records de température établis lors des étés chauds de 2003 et 2018.
Les dégâts se sont accumulés dans les petits affluents comme dans les grandes rivières. Les responsables de la pêche ont indiqué que le bilan final pourrait atteindre des millions de poissons morts et que le rétablissement prendrait des années. Les poissons piégés dans des eaux peu profondes et chaudes ont subi une double menace : la hausse des températures et la baisse du taux d’oxygène. La même sécheresse a réduit l’habitat des insectes aquatiques et perturbé les chaînes alimentaires dont dépendent les poissons, les oiseaux et d’autres espèces sauvages.
Les écosystèmes lacustres ont également enregistré davantage de faune morte, en particulier des poissons et des oiseaux aquatiques. Les proliférations d’algues, les cyanobactéries et les espèces envahissantes ont accentué la pression. Dans le lac de Neuchâtel, le silure est devenu une importante source de revenus pour certains pêcheurs professionnels, les conditions plus chaudes favorisant les espèces qui tolèrent des températures élevées. Cette évolution constitue une adaptation économique à court terme, mais elle ne remplace ni les espèces d’eau froide ni les fonctions écologiques qui disparaissent.
La gestion de l’eau doit désormais concilier approvisionnement en eau potable, irrigation, force hydraulique, navigation, loisirs et besoins des rivières. L’été a montré à quelle vitesse ces demandes entrent en conflit lorsque les précipitations font défaut et que la chaleur accélère l’évaporation.
La Suisse doit se préparer à faire de la chaleur la nouvelle norme
Environ un cinquième des stations de mesure en Suisse a enregistré, entre avril et juillet, les niveaux d’eau les plus bas pour cette période depuis le début des relevés. La sécheresse a mis en évidence la dépendance persistante de l’agriculture, des forêts, de la pêche et des villes suisses à un cycle saisonnier de l’eau régulier. Le bas niveau des grands lacs a également affecté les loisirs et la navigation, tandis que l’eau plus chaude rendait les conséquences écologiques plus visibles pour les habitants et les visiteurs.
Reto Knutti, physicien du climat à l’EPFZ, a déclaré que le réchauffement mondial était responsable de 60 à 70 % de la hausse des températures exceptionnelles. Les sols secs ont supprimé l’effet rafraîchissant de l’évaporation, des systèmes persistants de haute pression ont bloqué les précipitations et un ciel dégagé a permis à davantage de rayonnement solaire d’atteindre le sol. La Suisse se réchauffe à un rythme environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale.
Reto Knutti a déclaré à Watson que les politiques actuelles annonçaient un avenir où un été sur deux pourrait être plus chaud que celui de 2026. Cette perspective a des conséquences concrètes pour les ménages suisses : hausse des prix alimentaires, besoins accrus en refroidissement, concurrence plus forte pour l’eau et dépenses publiques supplémentaires pour l’adaptation. Elle soulève aussi des questions pour les cantons sur la manière de protéger les cours d’eau et l’agriculture sans reporter ailleurs des coûts insoutenables.
La priorité immédiate est de se remettre d’un été sec. À plus long terme, il faudra adapter les infrastructures, les pratiques agricoles et la gestion de l’eau à des épisodes de chaleur de plus en plus fréquents.