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Swiss Observer

Des prestations médicales suisses facturées aux tarifs nationaux malgré leur externalisation à l’étranger

Une enquête révèle que des prestations médicales suisses réalisées à l’étranger sont facturées aux tarifs suisses malgré des coûts plus bas, soulevant des questions sur la transparence des prix dans le système de santé.

Des prestations médicales suisses facturées aux tarifs nationaux malgré leur externalisation à l’étranger
AISWI swissinfo.ch

Le système de santé suisse est confronté à un paradoxe économique saisissant : des prestations médicales sont externalisées chez des voisins européens à bas coûts, tandis que les patientes et patients ainsi que les assureurs se voient facturer des tarifs suisses élevés. Des enquêtes de la RTS, la radiotélévision publique, et de CH-Media ont révélé un lucratif mécanisme d’arbitrage qui maintient artificiellement le coût élevé des soins en Suisse, même lorsque le travail est effectué à des centaines de kilomètres. Il ne s’agit pas d’un phénomène marginal : deux cas importants ont été mis au jour en une semaine, signe d’une évolution systémique dans la manière dont les prestations médicales sont fournies et monétisées.

Au cœur de cette controverse se trouve une grave atteinte à la transparence. Alors que la politique suisse prévoit que l’assurance-maladie obligatoire couvre les prestations effectuées sur le territoire national, les prestataires exploitent la définition du « lieu de prestation ». En facturant aux tarifs suisses des travaux réalisés dans des économies où les salaires sont nettement plus bas, ces cliniques empochent la différence. Cette pratique soulève des questions immédiates et cruciales sur l’intégrité des prix dans le système de santé suisse. Si l’externalisation réduit le coût des analyses, pourquoi les primes restent-elles si élevées ? L’écart entre le coût de production et le prix facturé laisse penser à une manœuvre motivée par le profit, dont les payeurs de primes suisses font les frais, pour une prestation dont le prix n’est plus justifié.

Frontières numériques et zones grises

Le groupe Hirslanden, géant du secteur privé qui exploite 17 hôpitaux dans tout le pays, est désormais dans le viseur pour avoir transmis des données médicales sensibles à l’étranger. Selon les informations disponibles, des images médicales, notamment des IRM, des radiographies et des examens complexes, sont envoyées en France, en Allemagne et en Hongrie pour y être analysées. Si le transfert numérique des données est instantané, ses conséquences économiques sont durables. Ces analyses sont effectuées à une fraction du coût pratiqué en Suisse, mais la facture établie reste sans équivoque suisse. Il ne s’agit pas d’un simple détail administratif, mais d’une dissociation stratégique entre la prestation et son lieu d’exécution.

Parallèlement, Medgate, le principal acteur de la télémédecine en Suisse, repousse les limites du cabinet virtuel. L’enquête révèle que ses médecins exercent actuellement depuis l’Allemagne et l’Espagne, et que l’entreprise prévoit prochainement de s’étendre en France et en Italie. Malgré l’absence physique de ces praticiens sur le sol suisse, Medgate affirme que ses prestations de télémédecine sont « considérées comme fournies en Suisse ». Ce jeu sur les mots lui permet de facturer légalement selon les règles en vigueur, effaçant de fait les frontières nationales pour son personnel tout en les maintenant strictement pour sa politique tarifaire.

Brouillard réglementaire et lacunes juridiques

Un épais brouillard réglementaire enveloppe actuellement l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), créant un terrain idéal pour le développement de ces pratiques en zone grise. L’OFSP affirme qu’« en principe », seuls les soins effectués en Suisse par des prestataires autorisés sont remboursés. Toutefois, la formule « en principe » fait beaucoup de travail : elle tient moins du rempart que de la porte entrouverte. La télémédecine pratiquée depuis l’étranger n’est pas explicitement interdite, ce qui laisse une vaste lacune réglementaire que les entreprises commerciales ne se privent pas d’exploiter.

La défense de Medgate met en lumière la fragilité de la réglementation actuelle. En affirmant que ses prestations sont « considérées » comme fournies en Suisse, l’entreprise tire parti de l’absence de définitions juridiques précises en matière de santé numérique. Cette ambiguïté permet aux prestataires d’interpréter les règles à leur avantage commercial. Tant que la loi ne s’adaptera pas à la réalité de la mobilité numérique dans le domaine médical, le système de santé suisse restera vulnérable aux interprétations. Le cadre actuel a été conçu pour un monde physique et ne parvient manifestement pas à encadrer les flux dynamiques du commerce médical numérique moderne.

Les assureurs paient à l’aveugle

Santésuisse, l’organisation faîtière des assureurs-maladie suisses, se retrouve dans une situation alarmante d’impuissance. Verena Nold, sa directrice, a lancé un avertissement sans détour : les assureurs paient les factures à l’aveugle. Le système de facturation actuel manque cruellement de transparence : les factures indiquent uniquement le nom de l’hôpital ou du cabinet, sans préciser le lieu où la prestation a été fournie. Faute de ces informations, les assureurs ne peuvent pas vérifier si une prestation a été effectuée à Zurich ou à Budapest.

Ce manque de transparence est crucial. Sans possibilité de contrôler le lieu de la prestation, les assureurs ne peuvent pas faire appliquer efficacement le principe du remboursement réservé aux prestations réalisées en Suisse. Verena Nold estime que les prestations fournies à l’étranger devraient être limitées aux urgences ou aux cas exceptionnels, mais sans données détaillées sur les factures, cette exigence reste lettre morte. Le système est conçu pour se fier à l’en-tête de la facture plutôt qu’à la réalité de la prestation, créant un angle mort qui coûte des millions à la communauté des assurés. Tant que l’origine du travail restera invisible, le système de santé suisse continuera de voir des fonds partir vers des marchés étrangers, aux tarifs pratiqués en Suisse.

Les vannes législatives s’ouvrent

Ces révélations sur l’externalisation surviennent à un moment charnière pour la législation suisse sur la santé. Ce printemps encore, le Parlement a accepté que les prestations médicales fournies à l’étranger soient remboursées, ouvrant ainsi la voie à une future déréglementation. Cette décision législative, destinée à offrir davantage de flexibilité, pourrait involontairement légitimer les pratiques qui se développent actuellement dans les zones grises. Si la loi évolue pour autoriser officiellement les prestations à l’étranger sans adapter les tarifs de remboursement, le modèle d’arbitrage actuel pourrait devenir la nouvelle norme du secteur.

Nous sommes au seuil d’un profond changement structurel. Si l’écart entre les coûts et la facturation n’est pas corrigé, la commercialisation des soins s’accélérera, privilégiant les marges bénéficiaires au détriment de l’intégrité du système. La population suisse risque de payer des tarifs élevés pour des soins externalisés, subventionnant de fait les marges des cliniques privées. Alors que les incertitudes juridiques persistent, la course est lancée : les autorités renforceront-elles les contrôles ou les vannes de l’externalisation s’ouvriront-elles durablement ?