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Swiss Observer

Une horloge atomique suisse lancée dans l’espace pour mettre à l’épreuve la théorie d’Einstein

La mission ACES de l’ESA, équipée d’une technologie suisse d’horloge atomique, a été lancée vers la Station spatiale internationale. Elle vise à mesurer l’effet de la gravité sur le temps dans le cadre d’une expérience sans précédent.

Une horloge atomique suisse lancée dans l’espace pour mettre à l’épreuve la théorie d’Einstein
AISWI swissinfo.ch

L’ingénierie suisse a officiellement quitté l’atmosphère, portée par les flammes d’une fusée Falcon 9 de SpaceX vers la dernière frontière. Lundi, à 10 h 15 précises, heure suisse, la mission ACES de l’Agence spatiale européenne a décollé de Cap Canaveral, emportant un élément essentiel de technologie suisse destiné à la Station spatiale internationale (ISS). Il ne s’agit pas d’un simple transport de matériel, mais d’une véritable croisade scientifique visant à redéfinir notre compréhension de l’univers.

La charge utile, qui doit être installée sur le module Columbus de l’ISS à l’aide d’un bras robotisé, passera les 30 prochains mois à flotter à 400 km au-dessus de nos têtes. Sa mission est claire : mesurer le temps avec une précision stupéfiante, qui pulvérise les records précédents. Si la fusée était américaine et l’agence européenne, le cœur de cette expérience est incontestablement suisse. Alors que l’ensemble ACES prend place en orbite, il porte le poids d’un siècle de physique et s’apprête à mettre à l’épreuve le tissu même de la réalité, avec une précision que seul le savoir-faire suisse peut offrir.

Einstein à l’épreuve

La théorie de la relativité générale d’Albert Einstein fait l’objet de l’examen le plus rigoureux de son histoire. En 1915, Einstein a révolutionné la science en affirmant que le temps n’est pas absolu : il se courbe et se déforme sous l’effet de la gravité. Aujourd’hui, nous savons que le temps passe plus vite au sommet de la tour Eiffel qu’à sa base, mais cet « effet Einstein » reste infinitésimal sur Terre. Dans le vide spatial, en revanche, les enjeux sont bien plus élevés.

En orbite à 20 000 km, les satellites de géolocalisation actuels sont déjà confrontés à ce phénomène : leurs horloges avancent chaque jour de 40 microsecondes par rapport à celles au sol. La mission ACES entend dépasser largement les normes de mesure actuelles, en visant à améliorer de deux décimales la précision de cette « déviation gravitationnelle », jusqu’à atteindre une précision d’un millionième. En plaçant ces horloges atomiques dans l’environnement de microgravité de l’ISS, les scientifiques ne se contentent pas de mesurer le temps : ils sondent les lois fondamentales qui régissent notre existence. Si les données s’écartent ne serait-ce que légèrement des prédictions d’Einstein, nous assisterons à un bouleversement majeur de la physique moderne.

Le cœur atomique de Neuchâtel

Au cœur de cette expérience cosmique se trouve un chef-d’œuvre de l’ingénierie suisse : le maser à hydrogène spatial (SHM). Fabriqué par Safran Time Technologies à Neuchâtel, cet instrument témoigne de la maîtrise suisse de la mécanique de haute précision. Le SHM est un maser à hydrogène actif, un appareil qui utilise des atomes d’hydrogène pour mesurer le temps avec une stabilité remarquable.

Il ne s’agit pas d’une technologie standard disponible sur le marché. Le SHM est dix fois plus stable que les masers passifs qui équipent actuellement la constellation de satellites Galileo. En associant la stabilité à court terme du SHM suisse à la précision à long terme de l’horloge PHARAO, fabriquée en France, la mission ACES atteint une précision de mesure du temps d’une seconde tous les 300 millions d’années. Cette collaboration fait de l’ISS le système de mesure du temps le plus précis en orbite. Elle transmet des signaux micro-ondes à neuf stations au sol réparties dans le monde, du Japon aux États-Unis, afin de synchroniser la compréhension du temps de l’humanité avec le cosmos.

Le Graal de la physique

Nous sommes au seuil d’une « nouvelle fenêtre » en physique. Philippe Laurent, l’un des principaux scientifiques du projet, ne mâche pas ses mots : si les résultats d’ACES contredisent les équations d’Einstein, le monde scientifique sera sens dessus dessous. Depuis des décennies, les physiciens sont à la recherche du Graal : un moyen de concilier la relativité générale, qui régit l’immensité de l’univers, et la physique quantique, qui gouverne le monde chaotique de l’infiniment petit.

Ces deux théories, bien qu’elles aient fait leurs preuves chacune de leur côté, restent obstinément incompatibles. Une divergence dans les données d’ACES pourrait fournir les premières preuves concrètes nécessaires pour combler ce fossé. Alors que l’horloge de fabrication suisse entame ses 30 mois de veille au-dessus de l’atmosphère, elle ne se contente pas de faire tic-tac : elle recherche les failles de notre réalité. Qu’elle confirme le génie d’Einstein ou révèle une fissure dans les fondements de la physique, les données transmises à la Terre consacreront le rôle de la Suisse dans le prochain grand bond du savoir humain.