culture
À Venise, un cinéaste suisse fait sensation avec un long métrage enrichi par l’IA
« Memory of Princess Mumbi », le film de Damien Hauser, explore l’intelligence artificielle au cinéma et attire l’attention à l’international

À seulement 24 ans, le réalisateur helvético-kényan Damien Hauser a fait sensation au Lido, prouvant que l’âge importe peu lorsque la vision est claire. Son dernier long métrage, Memory of Princess Mumbi, a été présenté en première cette semaine au Festival du film de Venise, provoquant une décharge d’énergie sur la scène cinématographique internationale. Hauser ne se contente pas de participer, il redéfinit les règles du jeu. En renouvelant avec audace les principes de l’afrofuturisme, il a conçu une œuvre qui place l’histoire noire au centre tout en la projetant dans un avenir spéculatif.
Le film est un mélange résolument anticonformiste de contradictions : une production indépendante « lo-fi », avec des acteurs non professionnels, mais magnifiée visuellement par une intelligence artificielle de pointe pour créer des décors futuristes grandioses. Alors que le secteur se débat avec la lente mécanique de la production traditionnelle, Hauser a complètement contourné les gardiens du temple. Il ne s’agit pas seulement d’une première, mais d’une déclaration d’intention d’un réalisateur qui refuse d’attendre une autorisation pour innover.
Briser les conventions : le mariage de l’IA et du cinéma indépendant
Alors qu’Hollywood s’inquiète des implications éthiques des technologies génératives, Hauser accueille le chaos à bras ouverts. Dans un paysage où des cinéastes comme Brady Corbet essuient des critiques pour la moindre retouche réalisée avec l’IA, Memory of Princess Mumbi de Hauser joue la carte de la transparence sans crainte. Il aborde les « tensions éthiques et créatives » liées à l’IA non pas en les évitant, mais en les intégrant directement à son processus de travail, afin de produire des effets spéciaux de science-fiction qu’un film indépendant à petit budget ne pourrait autrement jamais se payer.
La méthode de production est tout aussi radicale. Renonçant au filet de sécurité d’un scénario traditionnel, Hauser s’est appuyé sur un plan de 40 pages, un guide « très geek, très précis » de la mythologie de son univers, qui lui a permis de laisser libre cours à l’improvisation. Cette approche guérilla, avec un tournage au Kenya sans les contraintes étouffantes des importants réseaux de financement, lui a permis de capter un esprit d’invention qui semble urgent et vivant. Une véritable leçon d’efficacité, qui montre qu’en 2025, la seule limite à l’ampleur d’un film est l’imagination, et non le budget.
En 2093 : l’amour à l’ère post-numérique
Situé dans la ville fictive d’Umata, en 2093, le film présente un paradoxe saisissant : un film réalisé avec l’IA qui explore une société rejetant la technologie. Le récit suit Kuve, un cinéaste qui documente les conséquences d’une guerre dévastatrice, dans un monde où des mouvements sociaux luttent pour renoncer aux outils numériques qui ont failli détruire l’humanité au milieu du siècle. C’est un faux documentaire teinté de romance, qui explore les frictions entre l’organique et le synthétique.
Au cœur de ce concept ambitieux se trouve une histoire tendre. Kuve tombe amoureux de Mumbi, une actrice à l’esprit libre promise à la royauté, qui l’exhorte à renoncer à l’intelligence artificielle dans sa manière de raconter des histoires. Cette dimension méta, un film sur la réalisation d’un film sans IA, créé par un réalisateur qui utilise explicitement l’IA, génère une tension fascinante. Hauser pousse le public à se confronter à une réalité : tandis que les personnages aspirent à un passé pré-numérique, le média même qui les représente fonce vers un avenir synthétique.
Le prodige zurichois : une course contre la montre
Né à Zurich en 2001, Damien Hauser devance ses contemporains à un rythme effréné. À 24 ans, il compte déjà quatre longs métrages à son actif, dont Blind Love (2021) et After the Long Rains (2023), et rejoint les rangs de cinéastes prolifiques comme Radu Jude. « Quand j’ai commencé à faire des films, à l’âge de sept ans, c’était comme un jeu », raconte Hauser, avec une pointe de mélancolie lorsqu’il relève que sa production est passée de dizaines de courts métrages par année à « seulement » un long métrage par année.
Cette énergie inlassable est une réussite suisse qui s’exporte sur la scène internationale. Hauser incarne une nouvelle génération de créateurs suisses qui n’ont pas peur de mêler leurs héritages, suisse et kényan dans son cas, pour raconter des histoires universelles. Alors que Memory of Princess Mumbi captive le public à Venise, le film montre que le cinéma suisse ne se contente pas d’observer l’avenir : grâce à des artistes comme Hauser, il contribue activement à le façonner.