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Swiss Observer

Les agriculteurs suisses manifestent pour défendre leurs moyens de subsistance

Des travailleuses et travailleurs agricoles manifestent devant le ministère suisse de l’agriculture, exprimant leurs inquiétudes quant à la sécurité alimentaire et à la durabilité de l’agriculture en Suisse.

Les agriculteurs suisses manifestent pour défendre leurs moyens de subsistance
AIThe Local Switzerland

Une cacophonie assourdissante a brisé cette semaine le calme bureaucratique de la périphérie de Berne, alors que près de 1 000 travailleuses et travailleurs agricoles en colère ont pris d’assaut l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG). Contrairement aux traditionnels barrages de tracteurs observés dans toute l’Europe, les agriculteurs suisses ont brandi une arme plus puissante sur le plan culturel : le tintement emblématique et assourdissant des grosses cloches de vaches. Il ne s’agissait pas d’une célébration, mais d’un signal de détresse.

La manifestation à Liebefeld marque une forte aggravation des tensions entre les producteurs alimentaires suisses et l’État. Les organisateurs ont déclaré que 2024 avait effectivement brisé les reins du monde agricole, évoquant une conjonction de marchés instables, de conditions météorologiques éprouvantes et d’une incertitude paralysante. Le message qui résonnait dans la capitale était sans équivoque : les gardiens du paysage suisse sont poussés au bord de l’extinction. En sonnant, les cloches ont adressé un avertissement désespéré au gouvernement : ignorer les campagnes, c’est condamner le pays à ne plus manger.

Une équation impossible : produire plus avec moins de soutien

La réalité économique de l’agriculture suisse relève de l’impossible sur le plan mathématique. Les agriculteurs sont confrontés à une exigence du gouvernement qui leur impose une hausse spectaculaire de 50 % de leur productivité, sans leur fournir les moyens financiers nécessaires. Simon Baechler, agriculteur dans le canton de Vaud, a dénoncé l’hypocrisie de la politique actuelle en déclarant sans détour : « L’OFAG veut que nous soyons 50 % plus productifs à l’avenir, mais ne nous en donne pas les moyens. »

Ce paradoxe de la productivité est aggravé par la diminution des ressources. Les agriculteurs doivent composer avec une surface cultivable qui se réduit et des aides financières en baisse, tout en faisant face à la concurrence étrangère, dont les coûts de production sont nettement inférieurs. Le marché suisse est inondé d’importations meilleur marché, qui pénalisent les producteurs locaux soumis à certaines des normes les plus strictes au monde. Le secteur est ainsi pris en étau : il doit faire davantage avec moins, tout en étant évincé de son propre marché intérieur par les prix.

Étouffer sous le poids de la bureaucratie

Au-delà de la pression financière, une culture toxique de la surveillance démoralise le secteur. Anne Chenevard, productrice de lait et de céréales, qualifie la charge administrative d’« humiliante » et décrit un secteur où la confiance s’est complètement évaporée. « Nous avons l’impression d’être pris pour des voleurs, des menteurs, des tricheurs », a-t-elle déclaré aux journalistes, soulignant que les agriculteurs se sentent surveillés plutôt que soutenus.

La surcharge administrative a atteint un seuil critique. Les producteurs croulent sous des directives complexes, souvent déconnectées des réalités de la nature et de la météo, des facteurs qui échappent totalement à leur contrôle. Cette microgestion systématique ne fait pas que leur faire perdre du temps : elle porte atteinte à la dignité de la profession. Les agriculteurs sont contraints de se frayer un chemin dans un dédale de formulaires pour prouver qu’ils respectent les règles à la lettre, transformant les gardiens indépendants de la terre en employés épuisés, engagés dans un combat perdu d’avance contre la paperasserie.

Un sombre tableau : le coût humain de l’agriculture

Dans une mise en scène politique glaçante, les manifestants ont porté jusqu’à l’entrée du ministère un cercueil contenant un pantin de paille. Il ne s’agissait pas d’une exagération, mais d’un hommage funèbre. La pancarte qui accompagnait le cercueil proclamait : « Le paysan ne se suicide pas : on l’assassine », attirant l’attention sur le taux alarmant de suicides dans le secteur agricole. La crise de santé mentale dans les campagnes suisses est une épidémie silencieuse dont personne ne veut parler.

Arnaud Rochat, fondateur de la Révolte agricole suisse, a évoqué avec une urgence palpable des collègues qui « se noient sous le travail » et ne savent tout simplement pas vers qui se tourner. L’isolement propre à la profession, conjugué à la ruine financière et au harcèlement administratif, crée un environnement meurtrier. « Nombreux sont les agriculteurs qui mettent fin à leurs jours, et nous n’en parlons pas », a affirmé Rochat. La manifestation a rendu visible ce qui ne l’était pas : derrière chaque fermeture d’exploitation se cache une tragédie humaine, souvent provoquée par un système qui privilégie le respect des règles plutôt que la survie.

Un jeu aux enjeux majeurs pour la sécurité alimentaire

Les manifestants ont organisé une partie de tennis de table devant l’office, la balle symbolisant l’agriculteur, renvoyé sans défense entre le ministère, les responsables politiques et les géants de la grande distribution. La métaphore du manque de marge de manœuvre était parlante. L’agriculture suisse a besoin de stabilité, pas de jeux de pouvoir. Comme l’a relevé Rochat, une exploitation agricole exige un horizon d’investissement de 20 à 30 ans ; les politiques actuelles n’offrent aucune sécurité de ce type.

Les enjeux dépassent largement les frontières des exploitations. Les slogans « Pas de paysans, pas de nourriture, pas d’avenir » et « Laissez-nous nourrir la population » ne sont pas de simples formules : ce sont des avertissements concrets sur la sécurité alimentaire du pays. Si la tendance actuelle se poursuit, la Suisse risque de perdre toute la prochaine génération de producteurs. La lutte d’aujourd’hui concerne les jeunes, qui voient le désespoir de leurs parents et se détournent de l’agriculture. Sans un changement radical en faveur de prix équitables et d’une réduction de l’hostilité administrative, le modèle agricole suisse risque de s’effondrer dans un avenir proche.